Décarbonisation – Impacts sur ma retraite

par Clément Hudon, Pl. Fin., FCSI, BAA, M. Sc.
Professeur en planification financière
École des sciences de l’administration
Université TÉLUQ

Depuis quelque temps, la majorité des bénéficiaires d’un régime de pension offert via leurs employeurs s’interrogent sur la nécessité d’exclure certains types de placements jugés inappropriés[1]. L’expression « décarbonisation » est très répandue actuellement[2]. Cette expression signifie simplement de ne plus investir dans l’industrie pétrolière et même de racheter les placements qui ont déjà été effectués.

L’Université du Québec, dont l’Université TÉLUQ fait partie, ne fait pas exception et on m’a récemment demandé mon avis à ce sujet. Lorsqu’on écoute son cœur, la question est simple à répondre, mais lorsqu’on prend le temps de mesurer les conséquences financières personnelles liées à cette décision, la réponse devient plus nuancée.

Récemment, Simon Michaux de la Geological Survey of Finland publiait « Oil from a Critical Raw Material Perspective[3] » dans lequel il mentionnait que « Today approximately 90% of the supply chain of all industrially manufactured products depend on the availability of oil derived products, or oil derived services » c’est-à-dire, aujourd’hui 90% des entreprises manufacturières sont dépendantes de l’industrie pétrolière soit directement par le pétrole, l’électricité, l’huile ou indirectement, via les autres produits dérivés tels les plastiques. En bref, nos entreprises manufacturières, lesquelles sont liées économiquement aux autres types d’entreprises, dépendent de l’industrie pétrolière.   Actuellement, les substituts au pétrole et à ses produits dérivés n’existent pas encore.

Ainsi, si nous n’investissons plus dans l’industrie pétrolière, via l’achat d’actions ou d’obligations, les frais d’exploitation des entreprises de cette industrie, tel le financement, va augmenter. Ce coût additionnel sera, par la suite, transféré dans le coût des produits offerts aux entreprises manufacturières et au bout du compte, à nous les consommateurs. D’un point de vue investissement, cela aura un impact sur la rentabilité de nos investissements via notre régime de retraite et même de nos RÉER et toutes formes d’investissements. À titre d’exemple, voici l’impact sur une rente en fonction de variation de quelques pourcentages de rendement :

Tableau investissement

La question devient donc très personnelle, car elle touchera directement votre rente de retraite. Malheureusement le problème ne s’arrête pas là. Il faut aussi tenir compte du déficit actuariel de la majorité des régimes de pension, ceux à prestations déterminées. Un déficit actuariel[4] est présent lorsque les sommes accumulées ne pourraient couvrir les prestations aux bénéficiaires si le régime cessait d’exister aujourd’hui. L’exemple le plus récent, « Groupe Capitales Médias[5] ».

Il y a donc un déficit actuariel lorsque le régime de retraite n’a pas l’argent qu’il devrait avoir au moment de sa fermeture. Il va de soi qu’au-delà des cotisations, c’est le rendement qui va nous permettre de profiter un jour de notre retraite. Si le rendement ne satisfait pas les attentes ou, si l’espérance de vie des bénéficiaires s’allonge plus que prévu, il y a un manque. Ce manque doit être comblé par les bénéficiaires et les employeurs en fonction des contrats propres à chaque régime.

En conséquence, une baisse de rendement augmentera le déficit actuariel des régimes de retraite. J’écris, augmentera, car ils sont pratiquement tous en déficit actuariel et cela depuis quelques années. En bref, une baisse de rendement aura un impact sur la rente de retraite, elle causera une augmentation de nos cotisations ou pire, la fin des régimes de retraite[6], les employeurs n’ayant simplement plus les moyens de les conserver.

Rassurez-vous, vos argents ne seraient pas perdus. Votre employeur respecterait les années cotisées et son engagement de vous verser une rente au moment de la retraite, mais il mettrait fin au régime comme tel et à partir du jour suivant, proposerait un régime à cotisations déterminées[7] ou encore pires, un régime à prestations cibles[8].

Certains vont faire le lien avec les investissements socialement responsables (ISR), investissements offerts via des fonds communs de placement par plusieurs institutions financières et autres conseillers en placement. Ils avanceront que les rendements de ce type de fonds sont tout aussi bons que celui des fonds qui font fi de ces critères.

En effet, c’est ce qui est prétendu pour ceux-ci, mais il y a deux bémols très importants. Le premier, ce type d’investissements inclut des entreprises qui font des efforts pour s’améliorer et ces efforts sont en fonction du jugement des mêmes organisations qui gèrent les fonds. Quoi de plus subjectif qu’un effort et c’est ce qui explique que plusieurs entreprises de l’industrie pétrolière se retrouvent à l’intérieur de fonds de type ISR[9].

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que les ISR (par exemple, voir les Principes pour l’investissement responsable des Nations Unies[10]) demeurent une approche très positive, mais certaines questions demeurent sans réponses comme le témoigne l’article « Comment mesurer les répercussions réelles de l’ISR?[11] ». Il ne s’agit donc pas de critiquer négativement ces investissements, mais le fait d’être considéré ISR ne règle pas tout.

Le deuxième bémol est que les ISR ne tiennent pas seulement compte de l’industrie pétrolière. Plusieurs critères existent, notamment sur l’environnement, mais aussi d’autres comme les droits de la personne, des travailleurs, etc. Le rendement sera donc affecté par un ensemble de facteurs et ce n’est pas la même chose que d’éliminer une industrie comme c’est le cas avec la décarbonisation d’un régime de pension.

Ironiquement, on nous avise que la fin de la récréation est proche puisque « L’industrie pétrolière pourrait créer une crise financière, selon un rapport gouvernemental[12] », il faut dès maintenant s’attaquer à cette problématique, mais doit-on le faire drastiquement?

En bref, de désinvestir les placements dans l’industrie pétrolière et de ne plus y investir aura des impacts sur le rendement. Il serait plus rentable, autant pour nos régimes de pension que pour l’économie en tant que telle, de forcer les changements via un calendrier précis.

À titre d’exemple. On pourrait fonctionner via trois types de placements : conforme, en transition vers la conformité et non conforme. Conforme dans le sens d’investissements au sein d’entreprises exemplaires en fonction de normes reconnues (ex. ISO26000[13]). Un changement sur 10 ans donnerait ceci (ce qui peut être fait dans nos investissements personnels également) :

Transition 10 ans

La décarbonisation de son régime de retraite est donc une question qui demande réflexion. Avant de prendre une décision, prenez bien le temps de peser les différents enjeux.

 

 

 

[1] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1502520/environnement-petrole-universite-investissements-canada?fromApp=appInfoIos&partageApp=appInfoiOS&accesVia=partage

[2] https://www.corporateknights.com/channels/responsible-investing/universities-abruptly-divest-stocks-fossil-fuel-industry-15820401/

[3] http://tupa.gtk.fi/raportti/arkisto/70_2019.pdf

[4] https://voir.ca/pierre-yves-mcsween/2014/01/24/le-deficit-actuariel-pour-les-nuls/

[5] https://www.lapresse.ca/affaires/medias/201912/18/01-5254206-groupe-capitales-medias-les-retraites-risquent-de-perdre-beaucoup.php

[6] https://www.finance-investissement.com/nouvelles/economie-et-recherche/vers-la-fin-des-regimes-a-prestations-determinees/

[7] https://www.rrq.gouv.qc.ca/fr/programmes/rcr/rcd/Pages/rcd.aspx

[8] https://www.rrq.gouv.qc.ca/fr/programmes/rcr/Pages/regime_prestations_cibles.aspx

[9] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1127713/reer-verts-investissements-petrole-societerre-desjardins

[10] https://www.unepfi.org/fileadmin/documents/pri_francais.pdf

[11] https://www.conseiller.ca/nouvelles/economie/comment-mesurer-limpact-reel-de-lisr/?utm_source=Linkedin&utm_medium=social&utm_campaign=nouvelles

[12] https://www.lesaffaires.com/secteurs-d-activite/ressources-naturelles/lindustrie-petroliere-pourrait-creer-une-crise-financiere-selon-un-rapport-gouvernemental/615965

[13] https://www.iso.org/fr/iso-26000-social-responsibility.html

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