Plus d’un investisseur sur quatre a des doutes face aux prétentions des fonds ISR

par Clément Hudon, Pl. Fin., FCSI, BAA, M. Sc.
Professeur en planification financière
École des sciences de l’administration
Université TÉLUQ

 

Plus d’un investisseur sur quatre a des doutes face aux prétentions des fonds ISR

Comme mentionné lors de mes différents articles sur mon blogue, j’ai entamé une recherche en lien avec la « finance responsable ». Le but de mon projet de recherche est de valider si des entreprises étiquetées comme étant « responsables » ont un effet positif dans le rendement du portefeuille d’investissement des Canadiens. Par « responsables », j’entends, durable, éthique, socialement responsable, etc.

Présentation de mon projet de recherche :

https://hexagoneconseils.ca/2018/10/08/mon-projet-de-recherche-universitaire/

Présentation de mes premiers constats :

https://hexagoneconseils.ca/2019/10/15/ma-recherche-sur-linvestissement-socialement-responsable-isr-mes-premiers-constats/

En mars 2020, j’ai effectué deux sondages sur les fonds ISR (Investissement socialement responsable), un pour les conseillers et un pour les investisseurs. Les sondages ont été disponibles pendant quelques mois, pandémie oblige et, en date du 1er juin 2020, j’ai compilé les résultats obtenus. Essentiellement, les deux sondages étaient les mêmes sauf pour les questions permettant de préciser l’expérience du conseiller ou de l’investisseur, selon le cas.

Vous comprendrez que ma recherche possède un budget très limité (lire, inexistant) et qu’ainsi, je suis aussi limité pour ce qui des sondages de masse, lesquels m’auraient permis une plus grande précision dans les résultats obtenus.

Néanmoins, avec une centaine de participants, 80% comme investisseurs et 20% comme conseillers, je suis persuadé que les résultats des sondages donnent une bonne idée de la perception des participants vis-à-vis les fonds ISR, malgré le fait que mes sondages ne rencontrent pas le test d’un sondage scientifique (nombre de participants peu élevé).

Cependant, je tiens à préciser que la prochaine étape de cette recherche consistera à une série d’entrevues individuelles auprès de conseillers et d’investisseurs, toujours sur les fonds ISR, afin d’en apprendre plus sur leurs perceptions face à ce type d’investissement.

Voici donc les questions des sondages, les réponses et l’interprétation que j’en ai faites :

Q1 – Comment évaluez-vous votre connaissance des fonds ISR?

62% des investisseurs considèrent qu’ils ont des connaissances faibles sur les fonds ISR, alors que moins de la moitié des conseillers prétendent en avoir de bonnes (44%), voire d’excellentes (6%).

Ce taux relativement élevé de manque de connaissances des fonds ISR de la part des investisseurs est en lien avec les observations au sein de l’industrie peuvent expliquer les réponses suivantes au sondage.

Q2 – Selon vous, est-ce que la décarbonisation est une façon de faire « ISR »?

La décarbonisation[1] est très incomprise autant par les investisseurs (84%) que les conseillers (82%) puisqu’une majorité des participants affirment que c’est une façon de faire ISR. En réalité, ce n’est pas le cas.

La majorité des manufacturiers de fonds ISR choisissent des entreprises qui respectent déjà les critères ISR ou qui démontrent des intentions de les respecter. Ces intentions sont examinées par les gestionnaires des fonds et ils décident s’ils acceptent l’entreprise pour ce qui est d’y investir.

Non seulement est-ce arbitraire, cela ne prend pas en considération les souhaits des investisseurs ou pire, ce qui arrive avec les entreprises qui dépendent du pétrochimique sans produire de « pétrole » pour autant. Un manufacturier de produits en plastique moulé est un exemple.

Q3 – Selon vous, un fonds ISR à un rendement annuel moyen…

Ici on constate que les gens du marketing des fonds ISR font un remarquable travail puisque 89% des conseillers et 52% des investisseurs croient que les rendements des fonds ISR sont égaux ou supérieurs aux rendements des fonds qui ne sont pas ISR.

Le problème c’est que la majorité des études pour évaluer les rendements ne tiennent pas compte de ce que la majorité des gens perçoivent comme digne d’un fonds ISR. L’exemple du pétrochimique en est un. Pour certains, si on inclut ce type d’entreprise, cela gâche tout et ce n’est pas ISR pour eux.

Comme je l’ai mentionné, les manufacturiers de fonds ISR ont la possibilité d’user de leur discrétion pour accepter une entreprise qui n’est pas ISR, mais qui fait des efforts pour y arriver. Ces efforts sont évalués par les gestionnaires du fonds ISR en fonction de leurs propres critères.

Finalement, lorsqu’on regarde la croissance des actifs dans les fonds ISR dans les dix dernières années, on en vient à penser que toutes les entreprises sont ISR tellement la croissance est incroyable. Pourtant, les gestionnaires de fonds ISR ne s’en cachent pas. Ils expliquent qui si on éliminait le pétrochimique des portefeuilles ISR sous gestion, il n’y aurait pas de rendement et les investisseurs iraient ailleurs[2].

Q4 – Selon vous, si l’entreprise A est cliente de l’entreprise B et que celle-ci (A) représente 80% du volume d’affaires (de B), devraient-elles être considérées comme faisant partie de la même industrie?

Alors que plus de 79% des conseillers croient que « oui », les investisseurs sont divisés (49-51). Lors de mes premiers constats sur ma recherche[3], j’ai mentionné qu’il était particulier qu’une entreprise n’ayant que des clients de l’industrie A puisse être considérée comme une entreprise de l’industrie B. Pourtant c’est le cas.

Actuellement, une entreprise de plomberie qui n’a que des clients de l’industrie pétrochimique ne serait pas considérée comme faisant partie de cette industrie. Cette situation amène donc plusieurs anomalies lorsque vient le temps d’analyser les composantes d’un fonds ISR.

Q5 – Selon vous, est-ce que tous les gestionnaires de fonds ISR adhèrent aux mêmes règles et aux mêmes façons de choisir les entreprises qu’ils sélectionnent?

Ici, les conseillers (90%) et les investisseurs (81%) croient que les gestionnaires n’adhèrent pas aux mêmes règles. Ce qui est le cas, comme je l’ai mentionné plus tôt puisque chaque gestionnaire est libre d’interpréter les efforts des différentes entreprises qu’il analyse par rapport au respect des règles ISR.

Ainsi, trois fonds ISR aux noms comparables, gérés par trois manufacturiers distincts (ex. Desjardins, Banque Nationale et Banque de Montréal) pourraient avoir des entreprises différentes dans le sens d’entreprises qui qualifieraient pour le fonds ISR d’un manufacturier, mais pas pour l’autre. Alors, comment comparer les rendements?

Imaginez le dilemme éthique lorsque l’une des entreprises étudiées pour l’inclusion dans un fonds ISR du manufacturier est aussi une importante entreprise emprunteuse de la société mère de ce même manufacturier de fonds. Une norme appliquée uniformément par tous les manufacturiers éviterait ces situations.

Q6 – Selon vous, une entreprise de l’industrie pétrolière a-t-elle sa place dans un Fonds ISR?

Alors que 70% des conseillers croient que « oui », c’est « non » pour 70% des investisseurs. Un bel exemple entre ce qui est offert par les manufacturiers ISR et ce qui est souhaité par les investisseurs. Encore une fois, on ne parle même pas des entreprises qui dépendent de l’industrie pétrolière comme, celle des plastiques, des huiles, etc.

C’est probablement ce qui est le moins accepté par les investisseurs, malgré les explications offertes par les manufacturiers de fonds ISR. Pourtant, ceux-ci ne proposent pas des entreprises du tabac, mais sont confortables avec le pétrole, les mines et autres entreprises décriées par les investisseurs « verts ».

Q7 – Selon vous, une institution financière qui a comme client une entreprise ne qualifiant pas comme ISR perd-elle sont droit d’être considéré ISR aussi?

Autant pour les investisseurs (64%) que les conseillers (75%), les participants s’entendent pour dire que l’institution financière ne devrait pas perdre son droit d’être considéré ISR même si elle finance des entreprises que devraient être exclues du ISR, comme les pétrolières.

Pourtant, sans financement bancaire, sans compte pour les transactions, aucune entreprise pétrolière ne pourrait opérer. Dans mes premiers constats[4], j’ai fait le lien avec les « vendeurs de drogues », c’est toujours aussi pertinent comme comparaison.

Q8 – Selon vous, un fonds spécialisé dans le « non ISR », comme les pétrolières, les minières, le tabac, les armes à feu, etc. auront un rendement annuel moyen…

Dans ce cas, 52% des investisseurs croient que les rendements « non ISR » sont plus élevés que les rendements ISR. Chez les conseillers, c’est 39%, mais c’est la même hypothèse qui remporte le plus de votes.

Ironiquement, avec des fonds ISR qui acceptent des entreprises qui ne devraient pas être acceptées selon les investisseurs « verts », il devient difficile de vraiment comparer. Probablement que si les fonds ISR étaient « purs », les rendements des fonds « non ISR » seraient plus élevés.

Qui a dit que les valeurs étaient « payantes »? Les valeurs ne s’ajustent pas en fonction des rendements, il devrait en être ainsi pour les fonds ISR.

Q9 – Pour laquelle de ces raisons ne recommanderiez-vous pas des fonds ISR (Investissement socialement responsable)? (…raisons n’achèteriez-vous pas…) pour les investisseurs?

Ici nous avons un beau lien entre ce que les investisseurs répondent et les réponses des conseillers. Il semble que 63% des investisseurs n’achètent pas de fonds ISR par manque de connaissance (formation) alors que les conseillers nous informent que plus de 47% de ceux-ci n’en vendent pas à leurs clients, car cela ne les intéresse pas. Évidemment, si l’on ne connaît pas quelque chose, il est bien rare que cela va nous intéresser.

Une statistique très intéressante ici, près d’un participant sur quatre ne croit pas aux prétentions des fonds ISR, conseillers (24%) et investisseurs (28%). Probablement pour les raisons déjà mentionnées. Le manque d’une certaine transparence de la part des manufacturiers ISR combiné au sentiment de ne pas être entendus de la part des investisseurs (ex. entreprises pétrochimiques) et au besoin de formation pourrait expliquer ce manque de confiance.

Q10 – Vous êtes habiletés à conseiller l’achat et la vente de fonds depuis combien de temps? (…un investisseur…) pour les investisseurs?

L’expérience des investisseurs était variée au moment du sondage, 30% avaient plus de 11 ans d’investissements derrière eux alors que pour les conseillers, 47% avaient plus de 11 ans de conseils aux investisseurs.

Conclusion

Il semble bien que le fait de ne pas avoir d’uniformisation sur les normes dans la composition des fonds ISR amène une certaine confusion autant chez les investisseurs que les conseillers. Un peu plus d’uniformisation entre les différents fonds ISR permettrait aux investisseurs de mieux comparer le rendement des différents fonds ISR et ainsi, d’investir en toute connaissance.

Le manque de connaissance des différents fonds ISR et même des fonds ISR dans le sens large, combiné au manque de crédibilité de ce type de fonds pour certains investisseurs et conseillers, démontre qu’il y a encore beaucoup de travail d’éducation à faire.

L’article dans « Finance et investissement », au sujet des ESG (ISR), mentionne qu’il faut en parler[5], que les conseillers doivent se lancer, mais il semble y avoir aussi un certain niveau de condescendance de la part des manufacturiers de fonds ISR dans le fonctionnement des leurs fonds.

Les gestionnaires des fonds ISR font preuve de transparence et expliquent qu’ils agissent dans le meilleur intérêt des investisseurs et qu’ils savent mieux que ceux-ci, ce qui est approprié pour un fonds ISR. L’exemple du secteur pétrochimique (décarbonisation) en est un.

Il ne s’agit de débattre si les manufacturiers de fonds ISR ont raison, le problème est lié au fait que les investisseurs ont le sentiment de ne pas être écouté. Une division plus claire des différents types de fonds ISR permettrait aux investisseurs de s’y retrouver plus facilement, mais surtout, ils auraient le sentiment d’être écoutés.

Comme je l’ai déjà mentionné dans un article sur la décarbonisation[6], on pourrait fonctionner via trois types de placements : conforme ISR, en transition vers la conformité ISR et non conforme ISR.

Chaque investisseur pourrait pondérer son portefeuille en fonction de ses propres valeurs vis-à-vis chacune de ces trois catégories de placements. Par la suite, les différentes pondérations évolueraient dans le temps, selon le comportement des entreprises face aux normes ISR et à l’évolution des valeurs de chaque investisseur.

Qu’en pensez-vous? L’ensemble de votre portefeuille géré selon le bon vouloir du manufacturier OU un mixte des différentes catégories de fonds qui sont en lien avec vos valeurs?

 

Tableau des résultats des sondages (20200601)

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9carbonation

[2] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1127713/reer-verts-investissements-petrole-societerre-desjardins

[3] https://hexagoneconseils.ca/2019/10/15/ma-recherche-sur-linvestissement-socialement-responsable-isr-mes-premiers-constats/

[4] https://hexagoneconseils.ca/2019/10/15/ma-recherche-sur-linvestissement-socialement-responsable-isr-mes-premiers-constats/

[5] https://www.finance-investissement.com/nouvelles/developpement-des-affaires/lesg-il-faut-en-parler/

[6] https://hexagoneconseils.ca/2020/04/12/decarbonisation-impacts-sur-ma-retraite/

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